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Pourquoi, malgré les flammes si proches, les cigales continuent de chanter

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Organes de « chant » ou cymbalisation chez _Cicada orni_ en action, figés par le flash. À gauche de la base des ailes, on voit la cymbale droite, protégée par un opercule, ici bien ouvert. Romain Garrouste, Fourni par l'auteur

Le Massif des Maures a été la proie des flammes, qui n’en finissaient pas depuis plus de plusieurs jours de passer sur des écosystèmes uniques, repasser avec les changements de vents et surprendre les acteurs de défense, dont nos courageux pompiers et leurs renforts, par de brusques reprises autant imprévues que violentes.

Pendant l’une de ses journées terribles, j’ai participé à une reconnaissance sur le territoire de la Réserve naturelle nationale de la Plaine des Maures pour témoigner de l’impact et sauver ce qui peut être sauvé avec les équipes de la Réserve nationale de la Plaine des Maures et des bénévoles. Le paysage est dévasté, avec çà et là des îlots préservés, sorte de lambeaux indemnes ou juste léchés par les flammes qui vont peut-être sauver la restauration de l’écosystème, sorte de noyaux d’où la reconquête de la petite faune et la flore vont partir, aidés par les pierres, dalles et autres abris ou une partie de la vie s’est maintenue. À l’échelle de la plaine de Maures, on peut ainsi appréhender celle des grandes crises extinctions, où des mécanismes de ce type ont permis la reconquête des écosystèmes à l’échelle de la planète, alors à l’échelle de millions d’années.

Et malgré ce carnage, quelques cigales rescapées continuent à chanter, comme indifférentes au cataclysme qu’elles affrontent, rescapées, car elles ont pu s’envoler. Savent-elles que leur progéniture, des petites larves blanchâtres qui se nourrissent de racines quelquefois pendant plusieurs années, ont aussi échappé en partie au désastre, bien enterrées et protégées par les sols pendant ces épisodes estivaux – et avec elles une partie de la faune du sol comme les fourmis ?

Métamorphose d’une cigale Lyriste plebejus : la cigale, enfin sortie de terre, passe du stade de la larve à son apparence adule.
Romain Garrouste, Fourni par l’auteur

Cela fait partie du cycle de nos écosystèmes méditerranéens : l’activité des sols descend dans les profondeurs pour échapper à la sécheresse, à la chaleur et concomitamment, aux incendies. Selon la température des feux, quelques centimètres suffisent. Mais, pour cela, les œufs de cigales pondus dans des tiges de la végétation doivent éclore puis les larves rejoindre leur refuge dans les sols pour une vie de fouisseuses. Sous terre, c’est leur propre urine, issue de leur consommation de sève, qui leur servira à fouir et construire leur terrier, maintenir l’humidité et peut-être éloigner les fâcheux comme les musaraignes ou les taupes.

Les cigales chantent-elles pour nous dire leur indifférence, par cynisme fablesque (depuis Ésope), désillusion ou simple continuité de leur activité de cigales pour qui la vie continue ?

Un minuscule instrument de musique pour un volume sonore massif

L’organe de chant des cigales est très sophistiqué : c’est une sorte d’instrument de musique ressemblant à des cymbales, incorporées à leur abdomen avec des parties dures et des muscles spécialisés qui peuvent vibrer à presque 1000 fois par seconde – on parle de « cymbalisation ». C’est l’élite de la bioacoustique, de la haute technologie biologique qui permet des prouesses sonores associées à un organe de perception des sons bien développé, le tympan.

Lorsque des cigales chantent en cœur, cela peut vite devenir assourdissant, et pourtant les cigales du sud de la France ne sont pas les plus bruyantes (jusqu’à plus de 130 décibels pour des cigales tropicales).

Portrait de Lyriste plebejus, la grande cigale.
Romain Garrouste, Fourni par l’auteur

Presque tous les insectes « Hémiptères » – l’ordre dont font partie les cigales – sont pourvus de ce type d’organe, mais la plupart ne sont pas aussi développés et restent souvent cachés dans l’abdomen, non apparent, et leurs muscles spécialisés permettent (notamment) à la plupart de ces insectes de communiquer par vibrations. Ces vibrations sont le plus souvent imperceptibles pour nous, et seuls de sophistiqués systèmes d’enregistrement permettent de les détecter.

Les chercheurs ont souvent négligé ce mode de communication très développé chez les punaises ou les cicadelles par exemple, qui communiquent ainsi par le substrat, c’est-à-dire le sol ou la végétation où elles évoluent. Comprendre la communication de ces organismes d’intérêt agronomique est crucial pour comprendre leurs relations avec nos cultures, où de nombreux Hémiptères posent de réels soucis, directement ou comme vecteur de pathogènes pour les plantes.




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Par exemple, nous savons que les mâles de la plupart des espèces de cigales (soit presque 25 espèces en France et près de 5 000 dans le monde) chantent constamment pour attirer les femelles qui répondent timidement et rejoignent les mâles qu’elles ont sélectionnés pour s’accoupler. Mais choisissent-elles les plus mélodieux ou les plus sonores ? Peut-être les deux ?

Le mythe de la cigale

C’est peut-être leur insouciance apparente qui a attiré les auteurs provençaux vers le mythe de la cigale, guidé aussi par la fable lui associant l’industrieuse fourmi. Nous sommes marqués par son indolence – voire son insolence : la cigale est un insecte bruyant quoiqu’il arrive, y compris au plus fort des incendies ou de n’importe quel drame pour les humains, comme peut-être celui du Débarquement allié il y a 77 ans qui a parcouru ce territoire et que nous venons de célébrer il y a peu.




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La cigale donne à la Provence son paysage sonore inchangé depuis toujours et quoiqu’il se passe. Il fait partie du paysage au sens large du terme, y compris anthropologique.

Frédéric Mistral, notre illustre Prix Nobel de Littérature, Pagnol et autres auteurs de la Provence les ont contés, elles font partie intégrante de la culture locale. Au début du siècle dernier, les potiers céramistes d’Aubagne, près de Marseille, s’en sont emparés très tôt pour en faire un emblème de la Provence. Les cigales sont vénérées dans plusieurs d’endroits dans le monde, comme au Japon, et consommées aussi, comme en Chine. Mais ce ne sont pas les mêmes et tout provençal sait les reconnaître. S’il rencontre des cigales dans ses voyages, il ne pourra que penser aux siennes « qui ne sont pas pareilles », tel un expert en bioacoustique. Les étrangers (au sens provençal du terme, pouvant inclure les résidents au-delà d’Avignon) sont parfois surpris de ce concert saisonnier et inexorable.

En Provence, un été sans cigales ne serait pas un été et deux espèces dominent le paysage sonore, la grande cigale Lyristes plebejus et le « cancan », aussi appelé cigale grise ou Cicada orni. Leurs tenues de camouflage les font bien discrètes sur le tronc ou les branches posées et le son qui nous guide pour les découvrir est quelquefois étrangement modulé – on cherche souvent au mauvais endroit, d’autant qu’elles n’hésitent pas à tourner autour des troncs pour se cacher à notre approche.

Dans tous les cas, quelques-unes de nos chanteuses passeront d’abord l’été, puis l’automne, saison où on les entend depuis quelques années. Pour l’instant, elles ne passent pas l’hiver et se taisent légendairement « quand la bise [fut] venue ». Mais avec les hivers dont la température en journée risque désormais de dépasser les 20 °C, qui sait si les cigales ne se mettront pas à chanter toute l’année ou bien plus tôt, comme les petites grenouilles arboricoles, les rainettes (Hyla arborea et Hyla meridonialis) que l’on entend maintenant aussi lors des journées ensoleillées d’hiver.


Pour écouter des cigales toute l’année, consultez la sonothèque du MNHN.

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, LABEX BCDiv, Sorbonne Université, MRAE, National Geographic



Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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