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Rencontres au sommet de la forêt tropicale en Guyane


Réserve naturelle des Nouragues. Pierre-Michel Forget, Author provided

Au Muséum national d’histoire naturelle, nous avons entrepris plusieurs expéditions scientifiques qui visent à réaliser un inventaire de la diversité faunistique de la forêt en Amazonie guyanaise. De nombreuses espèces de mammifères et d’oiseaux y visitent les plantes pour se nourrir de leurs fruits, certaines contribuant à la dispersion des graines, donc à la régénération et à la bonne santé de l’écosystème et des hommes qui en dépendent.

Dans le cadre des recherches de l’Observatoire Hommes-Milieux Oyapock du CNRS, nous avons entrepris en 2013 d’analyser comment les activités humaines affectent la diversité et le fonctionnement de la forêt proche des corridors écologiques le long de la nouvelle Route Nationale 2 (RN2).

Longue de 80 km entre les communes de Régina et de Saint-George-de-l’Oyapock, ouverte en 2003, la RN2 permet aujourd’hui de se rendre au Brésil en empruntant le pont construit en 2011 au-dessus du fleuve frontalier. Ces deux infrastructures ont pour objectif de permettre de désenclaver l’Est guyanais tout en favorisant les échanges économiques entre le département français de la Guyane et l’état de l’Amapa, au Brésil.

La RN2 offre de nouvelles opportunités d’accéder à un massif boisé auparavant éloigné des zones habitées, isolé et donc relativement protégé. Une étude a montré, avant que la route ne soit goudronnée, que l’empreinte humaine (« Human Footprint ») était faible à 30-40 km des communes les plus proches, comparable à celle de la réserve naturelle des Nouragues. Elle était au contraire très élevée à proximité de la commune de Saint-Georges-de-l’Oyapock. C’était aussi avant l’ouverture de la route et du pont qui entraîne une augmentation du trafic routier, donc une pression sur la faune avec, par exemple, une mortalité accrue par collision des animaux qui traversent la route.

Épisode 1 : Les explorateurs de la Canopée | Sur les traces de la biodiversité guyanaise/Parc zoologique de Paris.

Nous attendons donc qu’une plus forte présence humaine ait des effets sur la faune, et sur la régénération forestière. Nous avons en particulier théorisé une augmentation de la pression de chasse et de l’exploitation d’un massif forestier dorénavant accessible grâce à la route et au réseau de pistes forestières ouvertes par l’Office National des Forêts (ONF). La ressource bois n’y manque pas mais à quel coût pour la diversité, et le réchauffement climatique ? Nos expéditions scientifiques visent aujourd’hui à évaluer comment la diversité faunistique de la forêt change depuis l’ouverture de la RN2 et du pont.

D’une part, il s’agit d’identifier les faunes de vertébrés mammifères et oiseaux responsables de la consommation des fruits et contribuant à la dispersion des grosses graines dans le sous-bois comme dans la canopée. D’autre part, il s’agit de caractériser l’ensemble de la diversité de la faune de scarabées coprophages qui dépendent principalement des excréments des mammifères pour leur alimentation et leur reproduction, et contribuent in fine au recyclage de la matière, et à la dispersion des petites graines.

Réaliser un inventaire de la faune avec l’aide des arbres fruitiers

Les inventaires de la faune sont généralement effectués lors de comptages visuels des animaux rencontrés et observés sur des chemins balisés (layons) en forêt, ou à l’aide de « camératrap » (pièges caméras) positionnées dans le sous-bois, au niveau du sol selon une grille prédéfinie. Compte tenu de la densité des animaux, d’autant plus faible qu’ils sont chassés, il faut en général parcourir plusieurs kilomètres de manière répétée, totaliser une centaine de kilomètres, et positionner les appareils sur de grandes surfaces afin obtenir des indices fiables de la diversité faunistique. Nous avons opté pour une autre approche, centrée sur les arbres fertiles en supposant qu’ils attireraient les consommateurs de fruits, ainsi que les prédateurs de ces derniers.

Les fructifications et les consommateurs de deux espèces de yayamadou, de la famille du muscadier, avaient déjà été étudiés par les naturalistes sur les parcelles Muséum et la station de recherche CNRS des Nouragues, en bordure de la rivière Arataye. Cependant, ces observations effectuées depuis le sol, principalement de jour, ont sous-estimé, voire négligé les animaux nocturnes arboricoles, en effet difficilement observables pour les scientifiques généralement diurnes. En associant les nouvelles techniques de grimpe à l’usage des appareils photographiques automatiques disposés dans la couronne des yayamadous de jour comme de nuit, sans interruption tout au long de la saison de fructification, nous avons pu prospecter cette dernière frontière qu’est la canopée.

Épisode 2 : La capture photographique | Sur les traces de la biodiversité guyanaise/Parc zoologique de Paris.

Après avoir installé des appareils Reconyx prenant à la fois des photographies et des vidéos dans la canopée de six arbres équipés pendant une « semaine-test » en février 2018, nous avons été extrêmement encouragés par les premières observations. Nous avons été subjugués par les premières images montrant le kinkajou (Potos flavus), proche cousin du raton laveur, famille des Procyonidés, un « carnivore frugivore » en forêt tropicale, en train de déplacer sur les branches à la recherche des fruits de yayamadou (Genre Virola), Famille des Myristicaceae.

Une vidéo nous a particulièrement étonnés. Pour la première fois, nous avons observé un kinkajou en train de déféquer les graines, mettant en évidence le processus écologique de dispersion. Si on avait déjà auparavant récupéré des graines de yayamadou fraîchement digérées par ce frugivore cryptique, nous n’avions pas pu visionner la dissémination « live » à quelques dizaines de mètres au-dessus de notre tête !

Kinkajou (Potos flavus) dans un yayamadou en fruit en forêt à proximité de la RN2.
Pierre-Michel Forget et Éric Guilbert, MNHN, Fourni par l’auteur

Nous avons alors décidé de poursuivre les observations à grande échelle sur l’ensemble du dispositif préalablement prospecté, soit une trentaine de kilomètres, dans la forêt jouxtant les corridors écologiques le long de l’axe routier de la RN2. Dans une forêt avec une diversité comprise entre 180 et 220 espèces d’arbres à l’hectare, trouver les arbres en fruit dont la densité avoisine un adulte à l’hectare relève d’un véritable défi. La forêt cache bien ses arbres. Aussi, afin de localiser nos « arbre-hôtes », il nous a fallu parcourir des centaines d’hectares, les yeux rivés en l’air afin d’identifier la couronne des arbres recherchés, et au sol, pour déceler d’éventuels fruits indice de la proximité d’un arbre fertile. Une fois les arbres repérés et géolocalisés, entre 100 m et jusqu’à plus d’un kilomètre de la route, sans chemin d’accès, il a fallu y transporter sur le dos le matériel de grimpe, et les appareils photographiques.

Nous avons installé une quarantaine d’appareils photographiques dans les couronnes d’une douzaine d’arbres de yayamadou au cours de leur fructification en 2019-2020. Nous avons bénéficié de l’expertise des arboristes-élagueurs de la Société Hévéa qui nous accompagnent depuis 15 ans dans nos aventures scientifiques en canopée dans le monde entier.

Des « chercheurs grimpeurs »

Ensemble, nous avons perfectionné les méthodes d’accès, notre leitmotiv étant qu’un chercheur doit apprendre à grimper, car lui seul sait mieux que quiconque ce qu’il recherche dans la canopée, à l’instar de la plongée scientifique pour la recherche sur les récifs coralliens. Il faut de la patience, car il y a toujours des impondérables, comme un nid de guêpes, une couronne inaccessible, car invisible depuis le sol, et des cordes qui se coincent dans les branches. Après une à plusieurs heures d’essais infructueux, la persévérance et l’acharnement payent souvent et nous permet d’équiper les arbres avec nos appareils, une première victoire. Une chose est certaine c’est que personne ne viendra voler ou détruire nos équipements disposés à quelques dizaines de mètres en hauteur, encore que…

Il nous est arrivé d’oublier un appareil photo dans un arbre. De retour quelques mois plus tard, nous l’avons récupéré. Il était ouvert, hors service après une longue exposition aux intempéries. La carte mémoire était toujours en place, et les données étaient lisibles. Les dernières photos montrent un singe capucin brun, bien connu pour être extrêmement curieux et un bon manipulateur. Depuis nous sécurisons nos appareils à l’aide d’un fil de fer torsadé qui empêche l’ouverture du boitier… jusqu’à ce que les primates trouvent la parade.

La seconde victoire arrive après la dépose des appareils au cours d’une deuxième mission deux mois plus tard, en fin de fructification, suivi de l’analyse des photographies et vidéo enregistrées. Nous avons eu l’opportunité d’emmener en mission une étudiante en Master de l’Université de Grenoble qui a découvert les vertiges de la grimpe d’arbre.

Épisode 3 : « Les enjeux de conservation : sur les traces de la biodiversité guyanaise » (Parc zoologique de Paris).

Les résultats sont le fruit du dur labeur de plusieurs étudiantes en Master qui découvrent devant l’écran, au laboratoire, ce que nous avons capturé entre 30 et 50 m dans la forêt. Nous pouvons alors lister avec précision les espèces de mammifères et oiseaux présentes dans cette forêt soumise à une pression de chasse. Nous avons obtenu de très beaux clichés des comportements des animaux en canopée qui sont autant de témoignages de leur présence alors qu’ils sont rarement observés depuis le sol.

Les principales espèces de Primates, de carnivores, granivores et d’oiseaux frugivores consommateurs des yayamadous y ont été observées fréquemment dans les arbres en fruit, sauf une, l’Ateles à face claire ou singe-araignée (Ateles paniscus), en tout cas dans les appareils…

Il est fréquent que les mammifères soient plus cryptiques lorsqu’il y a des bruits de route, des coups de fusil. À proximité d’un des corridors écologiques de la RN2 nous avons entendu ce qui ressemblait aux vocalisations d’un singe-araignée. Installé dans la canopée pour déposer les appareils, le singe est passé à quelques dizaines de mètres de l’arbre mais nous ne l’avons jamais photographié. Cette unique observation, presque en face en face au sommet de la canopée, nous permet aujourd’hui d’argumenter que cette espèce charismatique de Guyane est encore présente dans le Parc Naturel Régional de la Guyane, mais pour combien de temps encore…

Une des faits marquants aujourd’hui est l’importance du kinkajou qui est très fréquemment observé et joue un rôle de disperseur de graines qu’on peut considérer avoir été très largement sous-estimé auparavant pour ces arbres. Nous avons aussi pu confirmer la présence régulière des singes capucins dans les arbres yayamadou qui consomment les arilles lipidiques entourant les graines transportées dans la bouche et les mains. Leur rôle comme disperseur est encore un sujet de débat. Ce n’est pas le cas du kinkajou qui, avec les toucans, semblent profiter de la faible occurrence des singes-araignées dans cette forêt, permettant d’expliquer les taux élevés de consommation et de dispersion que nous avons mesurés sous les arbres en fin de fructification.

Deux décennies après, la faible fréquence du singe-araignée, les effets sur la biodiversité et la dynamique forestière restent modérés. Nos observations montrent une diversité faunistique élevée dans cette forêt du Parc Naturel Régional de la Guyane, le long de la RN2, qui abrite des espèces emblématiques de la forêt amazonienne à quelques kilomètres de la commune de Saint-Georges-de-l’Oyapock.

C’est un écosystème riche en arbres à fruits, et en faune pour les consommer et disperser les graines. La faune de coprophages le confirme et n’est pas elle non plus affectée par la présence humaine tant que la couverture forestière n’est pas dégradée par l’exploitation sylvicole, l’agriculture et l’élevage qui continuent aujourd’hui de grignoter le dernier massif non fragmenté du littoral guyanais. La poursuite de nos travaux au sol, comme en canopée, s’impose pour démontrer avant qu’il ne soit trop tard, qu’un développement durable de la Guyane nécessite aussi des mesures de protection de la faune, indispensable à la bonne santé de l’écosystème forestier et des populations humaines qui en dépendent pour leur alimentation et leur bien-être.

The Conversation

Pierre-Michel Forget a reçu des financements de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité

Éric Guilbert does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.



Pierre-Michel Forget, Professeur d’écologie des écosystèmes tropicaux, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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